TABLE RONDE

L’expérience de l’indépendance, les premiers pas et les débuts d’une « réputation »

TICA : « Les débuts ? Un mélange d’excitation et d’appréhension. En somme un « bon stress », stimulant. D’une certaine manière, l’école a commencé à nous préparer à cette mise en situation en nous conduisant à présenter régulièrement nos projets et à y engager une part de nous-mêmes. Par la suite, c’est la vraie vie ! Dès lors, il n’est plus question de simuler le réel. Pour nous, le passage s’est pratiquement opéré sans transition et nous n’avons jamais vraiment travaillé au sein d’autres agences, en France du moins puisque nous sommes d’abord passés par Londres. Nous avons donc un peu appréhendé le passage à la gestion du chantier à nos débuts. »

MFA : « Pour sauter le pas de l’indépendance, il faut une dose d’inconscience, faire abstraction en tout cas de certaines contraintes à venir. Mais toujours se souvenir aussi du paysage que l’on s’apprête à transformer, de ses qualités et des réminiscences qu’il suscite en vous. Conserver une forme de nostalgie pour mieux se préparer à assumer ce qui vient et tout ce que son projet va transformer. »

Florian Guérant : « Nos proches peuvent nous aider à franchir ce pas en nous confirmant le bien-fondé des intentions de notre projet. Et j’ai du mal à concevoir l’exercice de l’architecture sans cette forme de proximité avec mes commanditaires. »

THE architectes : « Un chantier, c’est toujours complexe, et c’est l’expérience qui permet de désamorcer par avance les inévitables conflits. Bien conduire un chantier revient à les anticiper. »

De long en large : « Comment conserver l’âme d’un projet lorsque le maître d’ouvrage revient sur une partie de ses propres décisions ? C’est la situation la plus difficile qu’il m’ait été donné de vivre. Notre rôle est là, au fond, faire prendre conscience du caractère fondamental de l’un des éléments du projet qui, s’il était retiré, verrait s’effondrer tout l’édifice. Et je crois que le Paysage est particulièrement exposé au phénomène général de réduction progressive des coûts au fil du chantier. »

THE architectes : « Il nous reste encore quelques protections, légales et contractuelles, et bien les maîtriser reste encore la meilleure assurance pour sauvegarder l’esprit d’un projet. Même si notre responsabilité est, malheureusement, bien supérieure à nos protections juridiques. »

Boris Nauleau : « La première commande est un enjeu certain, mais il se trouve qu’en architecture, il y a aussi beaucoup de « premières fois » : le passage d’un maître d’ouvrage privé à un maître d’ouvrage public, le changement de programme, du logement à l’équipement par exemple… L’école nous apprend à être réactifs et à inventer nous-mêmes, à chaque fois, nos propres modes d’interventions. A côté du cadre contractuel, il persiste ainsi cette forme d’esprit de réaction et d’inventivité qui, à mon avis, caractérise assez bien les architectes. Rien n’est figé au fond : on peut s’exprimer par le croquis ou par la maquette, un maître d’ouvrage peut avoir été convaincu en phase projet et tout remettre en question en phase chantier… »

Fabien Chavignaud : « J’aime l’exercice de la maison individuelle parce qu’il permet un échange permanent et direct avec son commanditaire. Concevoir me passionne, c’est ce qu’il nous faut préserver face à tous les à-côtés qui nous menacent en permanence. Je pense en particulier au travail administratif et au chantier – que je connais bien pour avoir longtemps pratiqué après être passé par une formation en alternance – un chantier qui devient de plus en plus un terrain de luttes permanentes. »

Mima : « Nous aimons aussi la maison parce qu’elle permet un exercice encore un peu « romantique » de l’architecture, et nous avons eu jusqu’ici la chance de ne pas avoir subi de conflits majeurs avec nos commanditaires. »

Bauchet & de la Bouvrie : « Nous avons commencé par travailler pour un cercle de proches, sans avoir été pour autant épargnés par les aléas : faillites d’entreprises, rassurer le client… Nos débuts ont été compliqués et nous sommes de plus en plus réticents à l’idée d’accepter des commandes modestes parfois difficiles à gérer – même si elles permettent aussi très souvent de sortir les plus beaux projets. »

TICA : « Il faut conserver autant que possible le principe de plaisir dans l’exercice de notre métier. L’itération et le processus d’évolution du projet nous tiennent toujours à coeur. Rien n’est figé.»

MFA : « Les prémisses du dialogue sont aussi très importants. En clair, la «maison à 100.000 euros», ça ne va pas être possible ! Ensuite, j’aime laisser le client aller au bout de son raisonnement pour échafauder avec lui une solution qu’il n’aurait pas imaginée a priori. L’exercice de l’architecture est donc très chronophage et si l’on ne peut plus se réserver une part de temps à soi, pour lire, pour faire autre chose, l’assèchement de l’imaginaire est très rapide. »

Florian Guérant : « Maîtriser le processus, au fond, reste notre principal savoir-faire au sortir de l’école : bien construire son projet dans le temps. »

Une école ligérienne, ou tout simplement une culture commune ?

Mima : « Ce qui nous rassemble, à mon sens, c’est l’indignation devant l’état de certains de nos paysages et l’envie qui naît en nous de les transformer. Ce sentiment d’être en rupture face à la trivialité trop souvent désolante de nos paysages. »

THE architectes : « Quand je vois les efforts que l’on nous demande sur de petits projets alors que juste à côté chacun y va gaiement et sans aucun complexe sur des territoires dix fois plus vastes, je reste interloqué ! »

Boris Nauleau : « C’est pour cette raison que je persiste à penser que la question de la maison individuelle doit directement nous concerner. C’est un terrain de reconquête – inlassable et toujours à défricher. Nous devons faire parler de nous par nos maisons tout en les inscrivant dans la banalité, le paysage commun et ordinaire, pour des clients aux moyens modestes. Il nous faut être stratégiques, sans jamais déborder, et en inscrivant dès le départ notre projet au sein d’une épure minimale. »

MFA : « La reconquête, certes, mais comment faire face à la production en série ? Il y a une économie à trouver dès l’origine du projet. » Boris Nauleau : « Nous sommes obligés de faire autrement. Et souvent avec des gens qui possèdent peu de moyens mais des particularités spécifiques, un capital culturel ou des pratiques artistiques, des enseignants, des ingénieurs… Je n’irais pas jusqu’à parler de marginaux, mais… il faut à chaque fois les accompagner et les inciter à « sauter le pas » pour faire appel à un architecte. »

Mima : « Quoi que l’on pense de nos différences, une culture commune nous rapproche spontanément des acteurs traditionnels de la chaîne de la construction, à la différence d’un particulier qu’il faut tout d’abord rassurer au regard de son prêt bancaire et de sa garantie de parfait-achèvement

Boris Nauleau : « Sauf lorsqu’un chargé d’opération lambda, exerçant au sein d’une collectivité, chez un bailleur ou chez un promoteur vous impose, sûr de son rôle et de son statut, jusqu’au choix du carrelage pour chaque pièce ou le type de garde-corps qui sera posé… Personnellement, j’ai vécu des aventures plus enrichissantes avec des particuliers. »

TICA : « Des aventures qui permettent à nombre d’entre nous d’exprimer des choix qui nous rassemblent, aussi. Je pense en particulier à l’emploi du bois, non pas en mode constructif puis masqué sous différents matériaux comme nous avons pu le voir en Angleterre, mais honnêtement et rudement pour ainsi dire : travailler avec, l’exposer aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et ce quelles que soient les conditions de son vieillissement. Le bois ne nous fait pas peur ! Aux maîtres d’ouvrage locaux non plus, d’ailleurs. »

THE architectes : « Romain Rousseau, Michel Bazantay… D’autres sont passés et ont convaincu avant nous. Il y a désormais une « école » au double sens du terme : un style régional et un établissement d’enseignement qui le travaille et le questionne sous toutes ses dimensions, de l’espace-tampon aux matériaux légers et parfois transparents, polycarbonate et onduline, en passant par la gestion de la lumière. »

Boris Nauleau : « Oui, il y a désormais plusieurs générations sédimentées autour de ces questions. Elles s’entendent et réussissent à travailler ensemble, ce qui n’est pas si courant. Ce n’est pas un mouvement de pensée écrit en tant que tel depuis ses origines, mais il se construit au fur et à mesure des filiations et des coopérations. Et ce mouvement est relayé en actes pédagogiques dans cette école d’architecture conçue par le duo Lacaton & Vassal. »

TICA : « Je suis passée par Paris puis par Rennes, où j’ai suivi l’enseignement d’Hervé Potin, et je me sens aussi très proche de cette culture qui n’est donc pas seulement liée à l’école d’architecture. Une dynamique s’est créée à Nantes, dans toute la ville, en accueillant aussi de nouveaux arrivés. Je pense en particulier à de jeunes architectes parisiens. C’est comme un biotope ouvert. »

Boris Nauleau : « Il est plus juste, c’est vrai aussi, de parler d’un axe Bordeaux – Nantes – Rennes. » Bauchet & de la Bouvrie : « L’axe, pour ma part, je le tracerais plutôt le long de la Loire, ligérien assumé. De Nantes à Tours en tout cas, deux villes ancrées au bord d’un fleuve avec lequel elles entretiennent des relations particulières. Ceci dit, il est vrai qu’il y a à Nantes un vivier d’architectes de qualité qui y développe une architecture au diapason. »

MFA : « Je n’ai pas suivi mes études à l’école de Nantes, mais je suis venu à Nantes travailler chez Xavier Fouquet en ayant vu au préalable ce qui se passait dans cette ville et ce qui s’y était passé autour de l’association Oxymore. Je suis arrivé ici avec l’envie de mieux connaître cette mouvance. »

Boris Nauleau : « Je crois qu’une petite histoire un peu mythologique est en train de s’écrire… Un peu comme celle du rock à Rennes dans les années 1980 ! Il faut aussi apporter quelques précisions sur le plan économique : la région n’a pas subi la crise de plein fouet et est restée encore un peu dynamique, permettant ainsi aux architectes du cru de s’exprimer, et de s’exprimer dans leur région en y tissant de vrais réseaux avec les maîtres d’ouvrage locaux. »

THE architectes : « Il y a en effet un biotope particulier dans la région. Nous sommes revenus nous installer à Nantes il y a un an et demi après un long passage par Paris et nous avons été surpris, en sillonnant la ville, du nombre de particuliers qui ont par exemple tenté des surélévations ou des extensions intéressantes de leurs maisons. Il s’y exprime quelque chose comme une culture partagée jusqu’aux particuliers lorsqu’ils souhaitent modifier leur domicile. La ville se présente comme un véritable terrain de jeux et de défis. »

Florian Guérant : « Habitant près du Mans, je suis loin de pouvoir en dire autant ! Sans école d’architecture, cette ville d’une bonne taille offre pourtant un potentiel. Mais peu d’architectes y sont actifs. »

Mima : « A mon sens, à Nantes, les architectes sont très curieux de leurs pratiques respectives, ils se parlent beaucoup, travaillent ensemble même parfois, j’ai pu le constater lors de mon passage chez le duo Barré- Lambot. Mais je n’irais pas jusqu’à parler d’une seule ligne commune, autour de la réflexion sur les serres, le climat et l’emploi du bois par exemple. Parler d’un biotope et d’une éthique partagée me semble plus juste que d’une école ou d’un style unifié. Rien de comparable à Porto, pour citer la plus célèbre des écoles. »

TICA : « Il faudrait parler aussi du climat et du faible nombre de jours de gel dans l’année pour expliquer tout ce jeu à Nantes sur l’extérieur couvert… et parfois les ressemblances frappantes entre certains projets ! »

MFA : « Et ne pas négliger non plus l’influence et les habitudes des entreprises et des artisans qui ont su développer un savoir-faire spécifique autour de certains dispositifs. »

Fabien Chavignaud : « Sans parler de la compression des prix avec une culture low-tech qui y répond formellement avec des matériaux ad hoc, polycarbonate et onduline, mais je dirais peut-être sous la contrainte… »

Boris Nauleau : « Je me souviens que la première fois qu’un journaliste m’a appelé pour me parler d’un projet, il m’a demandé si je n’étais pas trop frustré d’avoir été obligé d’utiliser du polycarbonate et de la tôle ! Comme j’avais dû souffrir pour en passer par là… Bon, c’était un journaliste parisien ! Alors qu’il s’agissait d’un choix, plutôt que d’une contrainte, envers des matériaux dont on découvre, ou redécouvre, les qualités. Il peut être intéressant, aussi, que le polycarbonate ne laisse pas passer la lumière de la même façon qu’un simple vitrage. Comme tout matériau, en le mettant en oeuvre, on revisite ses qualités, et pauvreté du matériau ne signifie pas pauvreté de l’architecture – ni raté de l’architecte ! »

Territoires, images et imaginaires

Boris Nauleau : « Et puis ces matériaux sont un enjeu : ils nous viennent à la fois du monde industriel et du monde rural qui sont deux terrains d’avenir pour les architectes. Et des terrains fertiles pour nos imaginaires, il suffit de penser à l’influence des friches industrielles sur l’histoire de’architecture. La tôle qui rouille… Et les granges, les hangars, toutes ces grandes structures un peu libres portées par des mises en oeuvre et des habillages assez simples, ont brossé nombre d’imaginaires d’architectes. Le monde rural en est tapissé. Et il y subsiste encore une culture commune de la construction qui a eu tendance à disparaître, ou du moins à se spécialiser dans l’univers urbain. Tous les jeunes architectes ne rêvent plus de construire un grand 79 équipement dans une métropole. Un petit équipement bien implanté dans une commune rurale les fait aussi rêver aujourd’hui. »

De long en large : « Difficile, ceci dit de parler de monde rural aujourd’hui. Après un demi-siècle d’étalement urbain, il y a les ruraux et les néo-ruraux, et ces derniers permettent aussi, d’une certaine manière, ce renouveau de l’architecture… »

TICA : « Le monde rural est d’abord un excellent terrain d’exercice aux stratégies urbaines et se présente… comme l’avenir des villes. »

THE architectes : « J’ai plutôt le sentiment, pour ma part, que tout se passe encore dans les villes et autour des villes. »

De long en large : « Mais le regard porté sur tout ce qui n’est pas, ou pas encore la ville est essentiel. Et je crois qu’il appartient aux urbanistes, aux architectes et aux paysagistes de travailler avec les nouveaux arrivés du monde rural – qui ont, les premiers, ne l’oublions pas, souvent l’intention première de simplement figer le paysage « idéal » au sein duquel ils viennent d’arriver ! »

TICA : « En général, lorsque l’on fait appel à nos services, c’est déjà « foutu » ! Et nous sommes souvent conviés à « rattraper » le coup déjà parti… Bref, à retourner la situation. »

Florian Guérant : « C’est aussi la crise qui a poussé les architectes à s’intéresser à nouveau aux territoires ruraux. Faire de nécessité vertu, au fond c’est toujours un peu la même histoire recommencée. Ensuite, il faut trouver le bon élu à qui parler, celui qui saura s’engager dans des choix ambitieux pour ces communes. »

Boris Nauleau : « Je crois beaucoup à la conversion par l’exemple construit, celui d’une commune voisine par exemple, et donc à l’acculturation progressive des élus ruraux. »