PRENDRE DATE : LES JAPL 2016

émergence (rébellion),
reconnaissance (savoir-faire),
réputation (capital)

Les jeunes ? Parlons-en. Plongés dans la nuit électronique, ils dessinent, cherchent à conjuguer rigueur et intuition. Pour un «jeune architecte» (comme pour une petite entreprise), point de salut hors de ces trois qualités : rébellion (activisme et créativité), capital (social et financier) et savoir-faire (économie de projets et gestion des compétences). L’expérience viendra, après. Parce qu’un univers créatif, et l’architecture en est un, fonctionne à l’innovation, à la nouveauté, bref à l’émergence comme on dit. Lorsqu’un «jeune artiste» (moins de dix ans de carrière) se demande comment donner envie de conduire une automobile en bois, un «jeune architecte» (moins de 35 ans) se demande comment convaincre les habitants d’accepter la surélévation de leur maison ou – soyons fous – de leur immeuble.

Interpréter n’est pas créer : les écoles de musique, les conservatoires, forment à l’interprétation d’une partition, d’un rôle, tandis que les écoles d’art et les écoles d’architecture forment au projet, bref à la création. Créer, impératif synonyme d’inconfort, parfois même d’incompréhension. Dès lors, chacun se rassure comme il peut… Dans les univers culturels, en architecture en particulier, on a longtemps eu plaisir à se tromper à plusieurs : une école, un mouvement, c’est confortable n’est-ce pas? Le partage est une grande ressource du lien social et partager des références et des positions communes tient chaud tout en éloignant un peu les angoisses et le doute propres à chaque acte de création. Mais la doxa peut aussi être source de paresse, n’apportant que le confort douillet de la confusion doctrinale. Les JAPL: une fratrie discrète ? Ou plus trivialement, et au même titre que les NAJAP, un accélérateur de carrières à géométries variables ?

JAPL : des expériences plutôt qu’une condition

Quelles sont donc les lézardes que l’on a vues se dessiner dans notre contingent de jeunes architectes ? Par où passent les fissures et les secousses ? Et les techniques de distanciation ? Face au réel comme face aux aînés…

Même s’il faut toujours faire bien attention aux coupures d’âges, objets de savantes manipulations dans les univers artistiques. Il n’est qu’à regarder le parcours de MIMA pour s’apercevoir qu’entre eux et le duo Barré-Lambot, d’une vingtaine d’années plus âgés, c’est plutôt d’une communauté partagée que d’un fossé de générations dont il s’agit. De même pour Mélaine Ferré et Xavier Fouquet. Et l’on pourrait en dire autant du rapport qu’entretient Detroit avec Block et Gaëlle Péneau. Il y a autant de ruptures que de continuités dans cette fournée des JAPL et, d’une certaine manière, chaque dossier-réponse, bref chaque parcours, présente sa propre cohérence. Peu d’entre eux enseignent, cependant. C’est un fait marquant, alors qu’au sein des deux promotions précédentes des JAPL, c’était un trait pertinent. Parce qu’ils ne l’ont pas souhaité ou parce qu’on ne le leur a pas (encore) proposé ? Le projet se veut (encore) plutôt pluriel et partagé qu’autoritaire. Face à la multiplication des actes d’empêchements, contre-démocratiques le plus souvent, tiendront-ils encore longtemps ? La pluridisciplinarité, certains la pratiquent, De long en large, paysagiste, mais aussi 5W? (Fabien Chavignaud) rôdé à ces pratiques au fil de son expérience du chantier.

D’une manière générale, la fraîcheur de l’énonciation passe chez ces JAPL par un refus de produire des lieux par la gestion (des contraintes). Et même si l’économie et ses raisons se sont définitivement installées dans leur paysage d’exercice : l’économie comme dispositif de projet est bien présente chez Bauchet & de la Bouvrie, MIMA, TICA ou MFA, avec l’accent mis sur les surfaces et les équipements plutôt que la peau et le décor. A propos de la Brasserie du Bouffay, un ami a d’ailleurs eu ce commentaire très juste : c’est le seul bâtiment de la rue, l’industriel, qui s’aligne sans retrait, comme un renversement de l’histoire !

Leurs objets sont généralement stratifiés, articulant des scènes et des moments, et cherchant à juxtaposer les programmes lorsqu’ils leur sont imposés. Il est question d’ambiances et de récits plutôt que d’articulations entre rues et places comme chez leurs devanciers d’il y a 30 ans. L’espace public y est souvent présenté comme pluriel, enchevêtrant et hybridant les modes relationnels. Plutôt que figé dans la pierre des aménagements, il s’agit d’un ordre instable et transitoire, un peu comme l’écume. L’architecture contemporaine doit pactiser autant qu’imposer. Bref, des premiers JAPL il y a dix ans à cette fournée 2016, nous serons en chemin passés définitivement de la notion de paysage à celle de milieu – et ce qu’elle implique : l’inscription territoriale, au coeur désormais de la pédagogie délivrée à l’ensa Nantes.

Une rupture apaisée

Mais pour éviter que le savoir-faire et la rébellion conjugués ne se réduisent à une économie de projets sans lendemain, il faut bien du capital. Financier ? Qui accepterait de parier sans conditions sur une jeune agence ? Quelques-uns, trop peu. Et qui ose encore parler d’inspiration à l’heure où chacun n’en a plus que pour l’évaluation. Alors pour commencer, il reste le capital social. Et ces JAPL de prétendre contribuer à son accumulation, un peu.

Guerre amicale et nécessaire, entre architectes et paysagistes, on a parfois dit que les premiers s’intéressaient aux objets et les autres aux relations entre les objets, au plein pour les uns et au vide pour les autres. Là, il est évident que l’équipe mentionnée s’intéresse aux lieux, sur un mode plutôt minimal et sans emphase, comme ce théâtre de verdure dans un vallon au nord du bourg de la Chapelle- Basse-Mer, commune modeste de Loire-Atlantique, avec juste le rouge vif du cabanon pour signaler que quelque chose, là, est arrivé.

Toutes proportions gardées (le programme avait plus d’ampleur), c’est aussi le choix de (THE architectes) à Saint-Hilaire-de-Riez sur la corniche : une dune habitée, enterrer la base nautique pour se fondre dans la dune et retrouver les qualités paysagères du bord de mer vendéen. Evidente depuis la plage, la présence de la base s’efface côté ville. Elle joue sur l’alliance du béton pour la structure et du bois pour son habillage en rappelant les dispositifs de protection de la côte à cet endroit-là. Pour le connaître un peu, je crois que Paul Virilio n’aurait pas renié ce projet-là ! La Vendée comme je l’aime, tout sauf éternelle, maritime et en mouvement.

Autre exemple furtif, la Villa F117 de Fabien Chavignaud (5W ?) à Carquefou : toiture à double pente, mimétique noire et blanche dans un quartier pavillonnaire, tandis que l’intérieur immaculé renvoie plutôt à l’arrogance de la Modernité majuscule. Avec ses vues subtilement décalées, ce Janus toise sagement ses voisins. Il réinterprète aussi au passage le modèle de la longère, déclinée sous toutes ses formes depuis quelques années déjà, et ici avec brio sur un mode séquencé exploitant au mieux le caractère contraint du terrain.

Adoptant une autre manière de jouer avec la profondeur d’une parcelle, urbaine cette fois-ci, Mélaine Ferré (MFA) a visé la profondeur d’une découpe improbable tout en donnant faussement le change sur la rue. Le tout ouvre sur une enfilade somptueusement ouverte sur le jardin de ville. Vérité du matériau : le bois. Enfin le tripli, aussi…

Le bois, une manière de mettre en oeuvre le bois, c’est peut-être bien ce qui rassemble au fond nombre de nos JAPL 2016, en ossature comme Chavignaud à Carquefou, ou plus démonstratif avec TICA à Vaux-sur-mer ou Mélaine Ferré (MFA) à Nantes avec sa maison qui se joue d’une manière étrange, presque saugrenue, de ses voisines.

On voit également à l’oeuvre chez certains d’entre eux, en particulier chez Florian Guérant, toutes les vertus de l’indétermination : plutôt que la perte ou le déclassement, faire de nécessité vertu. Pour faire des projets et pour travailler, autrement, inventer autre chose. Plutôt que des preuves, laisser des traces de son passage – seules les traces font rêver. L’identité professionnelle est une construction permanente, son parcours encore embryonnaire le montre bien. Avec cependant toujours cette ressource, spécifique aux architectes : le PROJET.

Aucun de ces JAPL 2016 ne goûte particulièrement l’enduit blanc, lui préférant généralement une palette de matériaux bien plus riche, de l’industriel à l’artisanal organique. Et la couleur noire, très souvent. Des architectures efficaces, c’est certain, et c’est aussi nécessaire à l’heure de l’impératif thermique que cette génération a «naturellement» intégré au fil de sa scolarité. Recherche de la simplicité des formes, aussi, et l’évidence des implantations, autant de manières de les caractériser. Ecologiques ? L’architecture comme la science, s’ils sont sans conscience, ne sont que ruine de l’âme. Admettons.

De l’écosystème à la politique publique ?

La musique à Nantes, le rock en particulier mais aussi l’electro, a fait l’objet depuis plus de vingt ans d’une véritable politique publique encourageant et relayant les initiatives locales, parfois même donnant l’impulsion. Le tout est incarné par le bel ensemble de La Fabrique qui regroupe depuis 2010 sur l’Ile Trempolino et Stereolux, emblèmes de cette politique, ainsi que d’autres associations plus modestes. Mais le numérique à Nantes, avant de susciter à son tour de puissants relais, a d’abord été le fruit d’initiatives individuelles. L’on pourrait en dire autant et plus modestement de la BD qui a d’abord profité de l’arrivée à Nantes d’auteurs passionnés se regroupant d’abord par affinités électives – mouvement qui trouvera peut-être bientôt sa concrétisation dans une… Maison de la BD !

Où donc placer les architectes dans ce mouvement ? Il est évident que l’activité patiente et audacieuse de l’ardepa ainsi que l’arrivée de l’école d’architecture (qui l’accueille) sur l’Ile de Nantes à la fin des années 2000 auront joué un rôle décisif vers l’institutionnalisation et la reconnaissance de l’architecture sur la scène culturelle nantaise. Sans compter l’action de la Maison de l’architecture, du Lieu Unique et l’effet démultiplicateur du projet urbain de l’Ile. Mais ce serait oublier également tous ces «jeunes» architectes, en premier lieu parisiens, débarqués à Nantes au cours de ces mêmes années. La ville les a attirés certes pour ses prix immobiliers, mais surtout par l’idée qu’il pouvait s’y passer aussi quelque chose, à deux heures de train de Paris. Avec le trio de DLW, arrivé à la toute fin des années 1990 après avoir remporté le concours Europan, puis Huca (lauréat des précédents JAPL) nantais depuis le milieu de la décennie suivante, ou encore le duo Bourbouze-Graindorge (lauréat des Albums en 2006) qui a sauté le pas en 2010, tous auront ainsi tracé une voie que cette fournée des JAPL ne dément pas : parmi nos 8 lauréats, deux d’entre eux alternent régulièrement entre les deux régions, THE architectes et Bouvier & De La Bouvrie, et un autre a choisi de faire ses premiers pas à Nantes après avoir suivi ses études à Paris, Mélaine Ferré. «Descendre à Nantes», nouvelle stratégie du succès ?

Sinon ambiguë, peut-être incertaine, il ne s’en dessine pas moins depuis plus d’une décennie les traits d’une «école nantaise», pour aller vite autour de l’emploi du bois et de matériaux simples, du rapport au paysage et de maisons aux grands volumes singulièrement habités. Detroit (Pierre- Yves Arcile et Benoît Moreira) et Boris Nauleau, les aînés déjà lauréats de la formule nationale des Albums des jeunes architectes en 2012 et 2014, l’incarnent à merveille, cette école «ligérienne». Il suffit de penser à «l’architecture est dans le Pré», cette grande maison bâtie en autoconstruction avec son frère, jeune agriculteur, dans un grand jardin aux Lucs-sur-Boulogne en Vendée en 2014. Pour 70.000 euros, elle épuise dans le sens noble du terme les principes conjugués de frugalité et d’efficacité, tout en évoquant à merveille la notion de «repli domestique» chère au sociologue de l’habitat Jean-Claude Kaufmann. Il y a bien une grammaire formelle, mais Boris Nauleau ne l’applique pas dogmatiquement. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les maisons précédentes, le Hangar, le Perchoir, la Maison salée, le Loft des champs, le plus littéral et donc le plus stupéfiant dans sa réinterprétation du hangar, ainsi que la poétique Maison du marais: un client, un architecte, une maison singulière – et le titre qui l’accompagne pour bien dire qu’il s’agit à chaque fois d’une aventure. Quant à l’agence Detroit, fondée en 2008, elle est devenue en quelques années une animatrice remarquée de la scène nantaise. Vous avez sans doute foulé la pelouse à bulles du Balapapa, ranimant le bon souvenir d’un dancing célèbre sur l’Ile que nos architectes n’ont sans doute jamais, un chouïa trop jeunes, fréquenté – mais qu’importe, ils en auront entendu parler, c’est ce qui compte après tout. Ce terrain d’activités sportives et ludiques fit le plein tout au long de l’été 2014 dans le cadre du Voyage à Nantes. Et peut-être avez-vous eu la chance de visiter l’une de leurs maisons tendues, très chics parfois, toujours maîtrisées en tout cas, à Bruxelles ou Arras, Nantes ou Roubaix, Treillières ou Verrières-le-Buisson où leur patio s’inscrit comme un contrepoint brillant au beau milieu d’un banal lotissement. Le logement social est en train de devenir leur nouveau terrain d’élection, bonne nouvelle pour Saint-Nazaire ou la Roche-sur- Yon.

Chacun sait que la valeur d’un Prix s’appuie cumulativement sur celle des lauréats précédents, et nous avons appris à connaître Avignon-Clouet, BLOCK, les Bazantay-Gasté- Gerno-Jaeger, Xavier Fouquet, Guinée-Potin, tous distingués en 2006. Plus proches de nous, lauréats en 2011, d’autres connaissent bien les Berranger & Vincent, Brut, Detroit, Huca, MAP paysagistes, Raum et Titan. Une «école» identifiée, peu de scènes françaises peuvent s’en glorifier. Bordeaux sans doute, grâce à l’action de longue haleine d’institutions culturelles conjuguée à la renommée de quelques aînés ayant construit une assise aux promesses tenues par les plus jeunes. Lille, oui, mais dans un contexte géographique particulier : sa proximité avec les Flandres et les Pays-Bas, deux scènes majeures de la décennie 2000. Marseille peut-être, parce qu’enfin être la deuxième métropole française ce n’est pas rien, surtout lorsqu’elle s’ouvre sur la Méditerranée. Parions aussi sur Clermont- Ferrand, pour le rapport tout à fait singulier que cette métropole modeste entretient avec les territoires ruraux qui l’entourent. Mais sinon… Dans le monde instantané où les concepts se commercialisent, où l’éclectisme est de règle, la fidélité à une école, bref à un sillon, tout cela a du bon. A défaut d’un sillon breton, parlons donc d’un sillon ligérien. Et ne parlons surtout pas d’une «académie» – celle-ci viendra bien assez tôt !

Jean-Louis Violeau,
sociologue, professeur à l’ENSA Paris-Malaquais.

Exposition

du 28 avril au 9 juin 2016
à la MATP à Angers

(Inauguration jeudi 28 avril à 18h30)

Ouvert du lundi au vendredi
de 9h à 12h et de 14h à 18h
Fermé les week-ends et les jours fériés

Plus d’infos : MATP
312 avenue René Gasnier
49100 ANGERS
Tél. 02 41 22 99 99

Cliquez ici pour + d’infos

COPRODUCTION

  • Ardepa, Association régionale pour la diffusion et la promotion de l’architecture
  • ensa Nantes, école nationale supérieure d’architecture de Nantes
  • URCAUE, Union régionale des conseils d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement des Pays de la Loire

 

JURY DE SÉLECTION

  • Benjamin Avignon, architecte, conseiller au Conseil Régional de l’Ordre des Architectes des Pays de la Loire, lauréat des Nouveaux Albums des Jeunes Architectes en 2002, enseignant à l’ensa Nantes
  • Alice Bialestowski, journaliste, chef de rubrique pour AMC-Le Moniteur architecture commissaire de l’exposition des AJAP 2014
  • Boris Bouchet, architecte, lauréat des AJAP 2014 et du Palmarès des jeunes urbanistes, prix de la première oeuvre – Le Moniteur 2013, enseignant à l’ensa Montpellier
  • Vincent Bouvier, paysagiste dplg, enseignant au sein de l’Agrocampus-Ouest (centre d’Angers)
  • Fabienne Cornée, architecte, urbaniste
  • Loïc Daubas, architecte, agence Belenfant & Daubas, président de l’ardepa, enseignant à l’ensa Bretagne
  • Jérôme-Olivier Delb, architecte, agence JOD architecture, créateur et animateur du blog «l’abeille et l’architecte»
  • Benoît Desvaux, directeur du CAUE 53, représentant de l’URCAUE
  • Nicole Garo, architecte, agence Garo Boixel, lauréate des Albums de la Jeune Architecture en 1993
  • Hélène Aumont-Leroy, architecte et urbaniste en chef de l’Etat (AUCE) conseillière architecture DRAC, Pays de la Loire
  • Gaëlle Pinier, paysagiste agence MAP, lauréate des NAJAP 2006
  • Jean-Louis Violeau, sociologue, docteur et HDR en Architecture, enseignant à l’ensa Paris-Malaquais

 

EXPOSITION

  • Commissaire d’exposition
    Jean-Louis Violeau
  • Scénographie
    Amélie Chevalérias
  • Mise en œuvre
    Elise André, Lucie Anglade, Clémence Gabilleau, Line Muckenstrurm, Tristan Ortieb et Marion Prével

 

CATALOGUE

  • Rédaction
    Jean-Louis Violeau
  • Conception graphique
    Amélie Chevalérias
  • Portraits des équipes et photos des objets
    Aanor Rodrigues
  • Coordination
    Gaëlle Delhumeau, Ardepa

 

REMERCIEMENTS

  • Raymond Leduc et Élisabeth Dreyfus, ensa Nantes,
  • Nicolas Baud, CAUE 44,
  • Georges Decreau, Mireille Evenot, Union Sociale pour l’Habitat,
  • Jean-Christophe Brard, Ardepa
  • Johanna Renault, Ardepa

 

SOUTIENS

  • Drac Pays de la Loire
  • Région des Pays de la Loire